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Dossier : Les prisons aux Philippines

La colonie pénitentiaire d'Iwahig - Par Alexandre Leborgne 

Depuis quelques années, je me rends régulièrement dans le sud de Palawan pour mes recherches ethnographiques sur l’ethnie Molbog. Mais depuis ma rencontre à Paris avec Bernard Pierquin, mes voyages aux Philippines commencent et se terminent toujours par une visite à mes amis d’Alouette Foundation.

Dès les premiers instants, j’ai été impressionné par leur travail, par l’ambiance à la fois chaleureuse et rigoureuse qui se dégage de l’équipe d’Alouette. C’est à chaque fois un lieu de transition très agréable avant d’affronter un séjour chez les Molbogs, rarement de tout repos, ou encore un retour en France.

Pour atteindre l’île des Molbogs, il faut traverser Palawan en bus puis prendre un bateau. Ce bus traversait à chaque fois une zone où les hommes, dans les rizières, portaient presque tous un tee-shirt orange. Quelques taches d’orange dans le vert-fluo. Un jour, étonné par cette récurrence, j’interrogeais mon voisin de banquette : « C’est parce que nous traversons une prison, Iwahig. »

Nous n’avions passé ni barrière, ni poste de contrôle. Les prisonniers déambulaient le long de la route, certains prenaient le bus, d’autres faisaient de l’auto-stop. A notre passage, ils brandissaient une grappe de noix de coco, des poissons ou des crabes à nous vendre.

Intrigué, je décidais de m’arrêter, laissant pour un temps la tribu du sud. Je fus accueilli par quelques prisonniers qui m’emmenèrent chez eux. Après avoir quitté la route principale, nous nous étions enfoncés vers quelques bâtiments isolés. Des prisonniers pêcheurs vivaient là, près de la mer, loin de tout poste de garde, partant régulièrement pêcher sur leurs bateaux à moteur.

L’un d’eux, Toting, m’emmena ensuite à Inagawan, l’un des quatre centres de la prison, où il vivait avec sa famille. Curieux de comprendre le fonctionnement de cette prison sans barreaux, j’avais alors demandé au ministère de la Justice, une autorisation d’étude et de séjour prolongé grâce à laquelle je pus retourner plusieurs mois dans la prison.

Petit à petit, je commençais à comprendre les principes d’Iwahig. Les détenus n’y travaillent pas à échafauder des plans d’évasion mais à organiser leur vie dans la prison et à préparer leur avenir. Ils sont enfermés et gardés les premiers mois, voire les premières années, ensuite ils demandent l’autorisation de quitter les cellules et se font aider, dans cette démarche, par des prisonniers plus anciens. Ils intègrent alors des sections de travail et ne sont plus enfermés ni gardés. Ils assurent eux-mêmes leur propre surveillance, à tour de rôle.

A ce stade, ils peuvent vivre avec leur famille. Lorsqu’une entrave est faite au règlement, un tribunal interne décide d’une punition mais le règlement prévoit aussi des récompenses, la récompense d’être de plus en plus responsable, graduellement. Il y a toujours un échelon supplémentaire, vers lequel se hisser.

J’ai alors décidé de faire un film documentaire pour témoigner de ce système alternatif qui semble bien fonctionner depuis près d’un siècle. Ce séjour constituait mes repérages. Je voulais que le film se focalise particulièrement sur les familles de prisonniers, l’une des particularités les plus remarquables d’Iwahig. C’est aussi, à mes yeux, un des meilleurs moyens d’intégration du prisonnier.

Je suis devenu proche de la famille Borres, dont le père est emprisonné pour une vingtaine d’années, rejoint maintenant par sa femme et ses huit enfants. En fait, peu de familles de prisonniers vivent là, parce qu’il est très difficile d’y gagner suffisamment d’argent. Les prisonniers travaillent tous les matins pour l’administration et touchent un salaire mensuel d’environs 45 pesos (7 F 50). Le reste de la famille doit donc gagner de quoi vivre, mais c’est difficile parce qu’ils sont éloignés de tout. Le coût du trajet pour aller en ville est presque équivalent au salaire journalier qu’ils pourraient y gagner.

Marjoe, l’aîné de la famille Borres, arrivait en fin de lycée et aurait aimé faire des études supérieures, mais ne pensait pas que cela puisse être possible. Je me suis alors tourné vers Alouette et j’ai demandé à Bernard si, au cas où je trouverais des parrains en France et quelqu’un à Palawan pour faire le relais, il serait possible de parrainer Marjoe. Bernard fut d’accord, à condition qu’une structure solide se mette en place. Nous avons alors compris que au-delà du parrainage de Marjoe, il était possible de monter à Palawan une antenne d’Alouette pour parrainer les enfants qui ont suivi leur père en prison.

A ce moment, je rentrais en France pour deux mois et la première étape a donc été de trouver des parrains. Quelques personnes ont accepté et, petit à petit, le nombre de parrains a grossi. J’ai aussi écrit à Sister Angie, une des deux religieuses qui vivent avec les prisonniers et les aident en toutes occasions. Je lui ai fait part de notre projet et lui ai demandé si elle acceptait d’être notre relais dans la prison. A mon retour à Iwahig, j’ai retrouvé Sister Angie, très enthousiaste et prête à nous aider. La structure commençait à se mettre en place.

Nous avons alors fait des dossiers sur les 70 enfants, avec la situation de leurs familles, leurs résultats scolaires, des photos etc. Rentrant tous les soirs à Puerto Princesa, la ville la plus proche, je pouvais aisément communiquer avec Alouette à Manille par e-mail. Mais le principal problème restait l'absence de téléphone dans la prison, Sister Angie était injoignable et les choses allaient se compliquer lors de mes séjours en France. Il fallait donc trouver un deuxième relais, localisé à Puerto Princesa, pouvant aller régulièrement à Iwahig et communiquer avec Manille. Il était aussi préférable de trouver quelqu’un affilié à Alouette plutôt que Sister Angie, déjà surchargée de travail. Quelqu’un qui pourrait suivre les dossiers, aller voir les familles, etc.

Pendant le tournage du film dans la prison, avec deux amis français, Pierre le cameraman et Olivier l’ingénieur du son, nous retournions souvent loger en ville. Un soir, nous sommes allés filmer un concours de beauté de travestis. Je compte réaliser mon prochain film sur les communautés de travestis aux Philippines, les bakla, qui sont intégrés dans la société d’une façon très différente de ce que l’on connaît en France, différence intéressante à étudier. Les concours de beauté de baklas, sont une fête importante du village, du quartier ou de la ville.

Nous nous attendions à un lieu sombre et confiné, envahis de travestis exubérants et nous avons trouvé une ambiance très familiale, en plein air, au carrefour principal du quartier. Le prêtre a inauguré la cérémonie en faisant une prière pour qu'il ne pleuve pas et que les "baklas" soient inspirés pour leur show… Ensuite, main sur le cœur, le barangay captain (maire de quartier), a chanté l’hymne national, aussitôt repris par le public. Les animateurs, deux travestis qui animent une émission de radio régionale, ont remercié les notables et les commerçants qui sponsorisaient la soirée.

Puis le show a commencé… les baklas défilent, en bikini, robe de soirée ou tenue avant-gardistes, dans une musique techno tonitruante. Au pied de la scène, tous les enfants du quartier acclament le numéro de leur travesti préféré. A cette occasion, nous avons rencontré Maria Eliza, elle était membre du jury. Maria a fini un cycle universitaire en gestion d’hôtels et de restaurants et continue des études d’informatique. Nous sommes devenus proches et j’ai découvert une femme très sociable, enthousiaste, animée d’une réelle volonté d’aider les autres.Je lui ai donc proposé de travailler pour Alouette, ce qu’elle a accepté avec plaisir.

Bernard Pierquin est alors venu nous voir à Palawan. Nous avons visité ensemble la prison, rencontré Sister Angie et parlé à quelques familles. Bernard fut d'emblée très optimiste sur le projet et nous avons pu décider ensemble de l'organisation de ce programme de parrainage particulier. Nous avons décidé de parrainer individuellement les enfants au lycée et à l’université, parce que ce sont les années les plus chères et donc les plus difficiles à atteindre. Le budget des enfants en école élémentaire étant moins important, nous allons essayer de les parrainer en groupe avec de l’argent récolté une ou deux fois par an à travers des soirées/concerts payants ou d’autres activités lucratives.

Les enfants en école élémentaire sont, cette année, 38. Un peu plus de 10 000 F suffirent à payer leurs frais d’inscription, leurs uniformes, leur matériel scolaire et les « projets ». Ces « projets » sont organisés par l’institutrice (sorties, acheter du matériel pour la classe…) et chaque enfant doit participer financièrement, au minimum une fois par mois. Beaucoup d’enfants de prisonniers n’ont aucun moyen de les payer et choisissent de rater une semaine de classe, pour ne pas être là le jour du projet. L’argent du parrainage est fourni achat par achat, projet par projet, afin de s’assurer qu’il soit bien consacré aux études des enfants.

Parallèlement à ce programme, Alouette se propose d'envoyer des ordinateurs à Iwahig et d’y organiser des cours d’informatique pour les prisonniers et leurs familles. Maria Eliza a déjà commencé ces cours avec trois vieux ordinateurs que les Sœurs viennent de recevoir. Elle a maintenant rejoint Alouette Foundation, où elle se familiarise avec le rôle de travailleur social et avec l'équipe.

Mi-novembre, je retourne aux Philippines, pour environ six mois et je vais pouvoir poursuivre ce projet à Iwahig. De plus, nous avons la chance d’accueillir à Palawan Elise Darblay, une ancienne volontaire d’Alouette, que j’avais rencontrée à Manille en 98, lors de son séjour à Alouette Foundation. Elle compte se consacrer pendant environ quatre mois au projet Iwahig. Son action consistera surtout à mieux connaître les familles, les aspirations des jeunes étudiants et à développer des relations plus personnalisées entre les parrains français et les enfants, à l’aide de textes, de photos et probablement de films.

Lentement mais sûrement, tout ça se met en place. Je suis convaincu que la présence de ces familles en prison est un formidable moteur de réhabilitation pour les pères emprisonnés et aussi pour les autres prisonniers. Ils vivent au contact de femmes et d’enfants, ils sont alors pris dans des règles sociales presque normales et ont ainsi plus de chances de se réintégrer par la suite dans la société civile.

Il est donc important d’aider ces familles qui se retrouvent dans des situations particulièrement difficiles mais qui montrent toutes une volonté farouche de s’en tirer et de repartir sur le bon chemin.